Moulins à eau d’antan

Patricia ANTAKI-MASSON | 26/09/2014

Patrimoine

Moulin de Deir Mar Sarkis dans le quartier de Mhaydssé-Zghorta. Photo Karim Paul Habet

Patrimoine

Nichés au cœur de nos vallées, sur le cours des rivières, plus de 500 vestiges de moulins hydrauliques, tombés dans l'oubli, ont autrefois connu leur heure de gloire. Ils produisaient de la farine, cet or blanc nécessaire à la fabrication du pain.

Depuis le Néolithique, l'homme cultive les céréales. Et la farine constitue sa denrée alimentaire de base. La première technique utilisée pour obtenir ce produit fut le concassage, qui consistait soit à broyer les grains entre deux pierres, soit à les écraser par la percussion d'un pilon sur un mortier. Vint ensuite la pierre cylindrique munie d'un manche. Puis ce fut au tour du moulin à bras et plus tard encore des «moulins à sang», actionnés par des esclaves ou des animaux.

La première mention d'un moulin à eau apparaît sous la plume du géographe romain Strabon : c'est le roi Mithridate du royaume de Pont, au nord de la Cappadoce, qui fit construire dans son palais un moulin à eau vers le Ier siècle avant notre ère. À la même époque, l'ingénieur romain Vitruve décrit un moulin ou hydraletes à roue verticale. Au Moyen Âge, le moulin à eau continue à se développer. Il sera supplanté au XIXe siècle par le moulin à vapeur, puis par le moulin électrique, de sorte qu'aujourd'hui il est extrêmement rare d'en trouver qui fonctionnent encore. Au Liban, c'est à l'époque ottomane que remontent la plupart des moulins à eau dont les murs, et parfois une partie du dispositif, à savoir les roues et les meules, subsistent encore.

Le mécanisme

Les moulins à eau ou matāhine, implantés dans ou près des villages, sont soit édifiés directement sur un cours d'eau soit à proximité, auquel cas l'eau est acheminée au moulin par un canal d'amenée. Mues par l'énergie hydraulique qui s'applique sur leurs pales, les roues horizontales ou verticales, organes essentiels du moulin, entraînent un axe qui, à son tour, transmet son mouvement à une meule, hajar el-tahoun, dite tournante, placée au-dessus d'une autre meule dite dormante ou gisante. C'est ainsi que sont écrasés les grains de céréales, versés au fur et à mesure par le biais de la trémie, une sorte d'entonnoir de bois en forme de pyramide renversée. La mouture est ensuite recueillie et tamisée afin de séparer la farine du son, l'enveloppe des grains.

Meunier tu dors ?

Quand la trémie, le kûr, se vidait, une clochette tombait sur la meule; son tintement avertissait le meunier endormi ou occupé ailleurs qu'il était temps de se remettre au travail et de réapprovisionner du grain.

Des moulins à deux salles

La plupart des moulins possédaient deux jeux de meules, reliées à la roue et placées dans une même pièce. Une deuxième pièce adjacente est celle où les bêtes de somme entraient chargées de sacs de blé et repartaient avec la farine.

Les moulins des «puits de Salomon» à Tyr

Au sud de Tyr, aux abondantes sources de Ras el-Aïn, quatre bassins irriguent la plaine depuis des temps immémoriaux. Durant les Croisades, ils permettaient d'actionner une dizaine de moulins, dont certains pour la fabrication du sucre. À la fin du XIXe siècle, trois moulins continuaient de faire tourner chacun neuf paires de meules. Le seul qui soit encore conservé est celui qui était alimenté par le plus grand bassin. La municipalité de Tyr envisage de le restaurer et de l'ouvrir au public.

Les moulins des siècles glorieux de Ghazir

Aujourd'hui modeste mais agréable village, Ghazir compte encore plusieurs monuments historiques, dont une vingtaine de moulins disséminés le long de la rivière qui traverse le village. Ce sont les témoins d'une époque glorieuse qui vit ce bourg idéalement situé devenir, au XVIe siècle, le siège du gouverneur du Kesrouan et, deux siècles plus tard, la résidence des émirs Chéhab, gouverneurs du Mont-Liban.

Un musée de la meunerie à Chebaa

Le village frontalier de Chebaa, riche en eau, peut se vanter de posséder au fond de la vallée de Nahr el-Mghara, sept moulins, qui jadis procuraient de la farine aux régions de Hasbaya et du Arkoub. L'on peut encore voir fonctionner l'un d'eux, récemment réhabilité; une visite à compléter par celle du musée consacré à la meunerie, aménagé dans un moulin adjacent. Les villageois racontent que c'est dans l'un de ces moulins que le dernier meunier s'éprit de sa future épouse.

Un moulin fonctionnel au Akkar

Au cœur du Akkar, depuis des temps immémoriaux, la famille Matar se transmet de père en fils la profession de meunier. Un documentaire vidéo permet de voir tourner un des rares moulins hydrauliques libanais encore fonctionnel :

http://www.itnsource.com/en/shotlist//RTV/2014/02/04/RTV040214076/

Vocation culturelle pour le moulin de Zghorta

À Zghorta, un moulin du début du XIXe siècle, ayant appartenu à la famille Karami, aujourd'hui propriété de l'ordre maronite antonin, coule des jours paisibles sur le bord de la rivière Rachiine. Pour le maintenir en état, il fut converti en 2005 en centre culturel.

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