De l’eau, mais à quel prix ?

Maria PASCALIDES | 24/02/2015

Environnement

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Pour augmenter la capacité de stockage de l'eau au Liban, le ministère de l'Énergie et de l'Eau préconise la construction de plusieurs barrages. Des scientifiques et des écologistes s'opposent à ces projets. Explications.

Barrage dans la vallée de Bisri au sud du Liban, barrage de Balaa à Tannourine, barrage de Janné sur le Nahr Ibrahim, barrage dans la région de Hammana... Ces projets entrent dans le cadre de la stratégie nationale lancée en 2010, par le ministère de l'Énergie, pour la construction et la réhabilitation de 30 barrages dans les différentes régions libanaises. «C'est une véritable catastrophe», s'insurge Janine Somma, géographe et membre du LEM (Mouvement écologique libanais qui rassemble 60 associations soucieuses de leur environnement).

Failles et roches fissurées

«Construire des barrages au Liban est périlleux, souligne Janine. Le Liban est un pays à risque sismique où la tectonique est active et la nature des sols, karstique. Deux facteurs dont il faut tenir compte avant de construire un barrage.

Sur une carte établie par le centre de géophysique du CNRS, montrant tous les épicentres des tremblements de terre récents ressentis au Liban, il apparaît, par exemple, que la région de Nahr Ibrahim est très active car il y a une forte concentration d'épicentres à l'embouchure du fleuve. Cela favorise la formation de failles et de fractures de la roche. Ainsi, si l'on venait à construire un barrage dans la région de Janné, le poids de l'eau collectée dans le bassin du barrage et le poids du béton pourraient favoriser un tremblement de terre plus tôt que prévu. La rupture soudaine du barrage déverserait des tonnes d'eau qui emporteraient tout sur leur passage.»

«Quant aux roches karstiques dont sont composées principalement nos montagnes, poursuit Janine Somma, elles posent un grand problème à la construction des barrages. Ce sont de véritables passoires parce que très fracturées et pleines de cavités. Lors du remplissage du barrage, l'eau s'infiltrerait dans ces cavités et fractures et le barrage ne pourrait pas se remplir à pleine capacité. C'est le cas du barrage de Denniyé-Brissa qui n'a pas pu se remplir du tout. À Balaa, les travaux du barrage sont arrêtés pour l'instant car plusieurs gouffres ont été découverts sur le site. Si on les colmate cela pourrait modifier les circulations d'eau souterraine et entraîner le tarissement de sources en contrebas. Sinon, qui dit que le colmatage tiendra une fois le barrage rempli? Les gouffres seront alors autant de crépines dans lesquelles l'eau s'écoulera et le barrage ne pourra plus se remplir.»

Des paysages naturels menacés

La construction des barrages entraîne aussi la disparition des paysages naturels. À Janné, plusieurs centaines d'arbres ont déjà été abattus. Cela accélère l'érosion des sols. Sans arbres, plus de racines pour retenir l'eau qui ruisselle en surface au lieu de s'infiltrer pour alimenter les nappes d'eau souterraines.

«Il est malheureux que le SDATL, (Schéma directeur d'aménagement du territoire libanais), une étude faite il y a quelques années, ait été ignorée, conclut Mme Somma. Celle-ci avait proposé que plusieurs régions comme Tannourine, Qartaba, la vallée d'Adonis, la vallée du Bisri, et bien d'autres régions soient protégées et que leur environnement naturel soit mis en valeur par la création de parcs nationaux ou régionaux. Or, c'est dans ces régions, qui auraient dû être préservées, que l'on construit les barrages aujourd'hui. À quoi ont servi les milliers de dollars dépensés sur cette étude si l'on n'en a pas tenu compte?»

À savoir

Les roches karstiques sont comme des gruyères car elles sont pleines de cavités dues à la dissolution du calcaire; aussi sont-elles considérées comme des roches réservoirs car l'eau s'infiltre dans les fissures et va remplir les cavités souterraines.

Le barrage de Janné détruirait un patrimoine naturel et culturel inestimable

«Janné est nichée dans la vallée d'Adonis, une des vallées les plus importantes de la Méditerranée, si ce n'est la première de toutes», affirme le Dr Myrna Haber*. Ce site qui devrait être classé au patrimoine mondial de l'Unesco a une valeur inestimable compte tenu non seulement de sa biodiversité mais également de ses vestiges historiques.

Une variété d'écosystèmes

La variété de plantes qui poussent dans la vallée est époustouflante. Elle s'explique par les conditions topographiques et climatiques uniques du site. La vallée, s'étirant de l'embouchure du fleuve jusqu'à sa source, localisée à près de 2000 mètres d'altitude, offre un large éventail de microclimats allant d'un climat chaud et humide à un climat très froid et humide. De plus, la topographie du site, caractérisée par une vallée profonde bordée de versants abrupts, préserve les caractéristiques bioclimatiques des différents écosystèmes qui sont jusqu'à aujourd'hui, en grande partie, sains et intacts. Un couvert forestier dense d'une grande diversité caractérise cette vallée où l'on a répertorié 2258 groupes de plantes, soit 75% de la diversité végétale du Liban. De plus, cette région abrite 40% des plantes en voie d'extinction au Liban et 35% des plantes endémiques (qui ne poussent qu'au Liban). La construction d'un barrage à Janné aura des conséquences graves sur une région encore vierge qui devrait être protégée.

Un patrimoine culturel vivant

Le patrimoine culturel de la vallée d'Adonis est aussi important que son patrimoine naturel. «Cette vallée est l'un des rares endroits de la planète, combinant mythologie et archéologie. Elle a été habitée depuis la préhistoire et le reste jusqu'à nos jours: C'est un patrimoine culturel vivant.» Les premiers hommes se sont installés dans des grottes le long du fleuve. Durant l'antiquité, cette vallée était une terre sacrée pour les Phéniciens. Associée à la légende d'Adonis et d'Astarté, elle était un lieu de pèlerinage. Chaque année, les habitants de Byblos se rendaient jusqu'à Afqa où le fleuve prend sa source, pour célébrer la mort d'Adonis et sa renaissance. Accompagnées de lamentations, de danse, de musique, ces fêtes se terminaient dans le temple d'Afqa dédié à Astarté, déesse de l'amour. De la terrasse du sanctuaire, on voit le fleuve jaillir de la grotte et se plonger dans les profondeurs de la gorge où périt le jeune dieu. La vallée préserve leur héritage ainsi que leurs artefacts. De nombreux vestiges et sites archéologiques y ont été dégagés.

N'est-ce pas insensé de construire à Janné un barrage d'un coût de plusieurs millions de dollars dans une région karstique où les roches fracturées ne retiendraient que 50% de l'eau accumulée dans le bassin du barrage? N'est-ce pas fou de construire un barrage dans une région traversée par 3 failles sismiques actives qui mettent en péril un patrimoine naturel et historique inestimable?

* Docteur en biologie moléculaire, chercheur en héritage naturel, auteur de plusieurs livres dont «Holly land of the Phoenicians. Adonis River. Valley of the dancing shadows.»

Le forage des puits, une solution alternative au barrage

Samir Zaatiti, hydrogéologue qui a une longue expérience dans le forage des puits raconte: «En 1938, des géologues français avaient déjà stipulé que les montagnes du Liban "ces massifs réservoirs" regorgent d'eau. Plus tard, en 1970, le rapport du PNUD estimait que les eaux souterraines représentent 3 milliards de mètres cubes de réserves renouvelables chaque année alors que l'eau de surface ne représente que 1,3 milliard de mètres cubes.

Pour Dr Zaatiti, il est donc évident qu'il faut exploiter ces «magasins d'eau souterraine renouvelable», en forant des puits au lieu de construire des barrages qui ne s'adaptent pas à la nature du Liban, pays de montagnes. À titre d'exemple, les villes de Saïda, Sour, Nabatiyeh, Marjeyoun s'alimentent déjà à partir de forages d'exploitation d'eau souterraine.

Le ministère prétend que la construction des barrages préserve les eaux souterraines or on sait, assure Zaatiti qu'il est inutile de conserver plus de 25% de ces réserves.» Toutefois, une politique doit réglementer le forage des puits.

Un avis plus nuancé

Pour Ramez Kayal, hydrogéologue et président de la compagnie al-Ard, « il faut une étude de faisabilité très sérieuse avant de construire un barrage pour vérifier que le projet est non seulement techniquement réalisable mais économiquement justifiable. Certains barrages sont nécessaires comme celui de la vallée de Bisri. Il permet d'irriguer de vastes surfaces cultivables. Alors que d'autres ne le sont pas car leur coût est trop élevé pour la quantité d'eau collectée.»

Aussi, il ne croit pas que la présence de failles sismiques empêche la construction de barrages. « Les études prennent en compte ces difficultés. Le barrage de Karaoun situé dans la Békaa, construit il y a plus de 50 ans sur la faille sismique de Yammouné, ne tient-il pas encore?»

Et Ramez de conclure : « Il faut surtout réparer notre réseau de distribution d'eau vétuste car aujourd'hui, 45% de l'eau distribuée est perdue avant d'arriver au robinet. »

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